L’illusion féministe : diviser les genres pour préserver le capital


Les racines de la scission ouvrière
Pour comprendre pourquoi le féminisme libéral et l'inversement des rôles sont des impasses bourgeoises, il faut revenir à la racine de la scission du mouvement ouvrier.
En 1872, au Congrès de La Haye, l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) se fracturait définitivement.
D'un côté se trouvaient Karl Marx et les partisans du socialisme autoritaire. De l'autre se dressaient Mikhaïl Bakounine et les fédéralistes libertaires.
Cette rupture historique ne portait pas seulement sur la conquête de l'État. Elle concernait la conception même de l'émancipation humaine.
L'illusion de la dictature du prolétariat
Marx et ses successeurs considéraient que le prolétariat devait s'organiser en parti politique. Ils voulaient s'emparer de la machine étatique par une « dictature du prolétariat » afin de réorganiser la société par des décrets législateurs, y compris pour les rapports de famille et l'égalité des sexes.
Pour Bakounine, cette vision était une illusion mortelle. Il prédisait avec une lucidité prophétique que cette dictature se transformerait inévitablement en une dictature sur le prolétariat, menée par une nouvelle bureaucratie rouge.
L'histoire lui a donné raison.
La logique étatiste du féminisme moderne
C'est précisément cette logique marxiste, étatiste et centralisatrice, que l'on retrouve aujourd'hui dans le féminisme institutionnel.
Les féministes bourgeoises commettent la même erreur que les socialistes autoritaires du XIXe siècle.
Elles croient que l'on peut utiliser les structures de l'État, le droit bourgeois et les institutions de domination pour décréter l'égalité ou inverser les rapports de force. Elles s'imaginent qu'en remplaçant les hommes au pouvoir par des femmes, l'oppression disparaîtra d'elle-même.
L'État comme instrument de domination
Bakounine a démontré le contraire : l'État ne peut pas être un instrument de libération. Il est par essence l'instrument de la domination d'une classe sur une autre. L'approche bakouninienne refuse catégoriquement le réformisme législatif.
L'émancipation de la femme ne sera pas octroyée par un décret de l'État, ni par une parité de façade dans les hautes sphères du capitalisme. Elle naîtra de la destruction simultanée de l'État, du capital et de l'Église.
C’est cette tradition de rupture radicale, antiautoritaire et matérialiste, que ce manifeste entend réactiver face aux diversions libérales contemporaines.
Une théorie de diversion sociale
Le féminisme bourgeois contemporain est une théorie de diversion qui fracture l'unité des opprimés en opposant artificiellement les femmes et les hommes.
Ce faisant, il retarde l'échéance inéluctable de la révolution anarchiste et la destruction définitive de l'État.
En concentrant la lutte sur une guerre des sexes et sur l'inversement des rôles de pouvoir, cette idéologie libérale occulte le véritable moteur de toute domination : la propriété privée, l'autorité et l'exploitation économique.
Pour les communistes libertaires, l'émancipation de la femme ne se fera pas contre l'homme au sein du système actuel. Elle s'accomplira avec lui, par le renversement violent et total de l'ordre bourgeois.
Le réformisme des salons bourgeois
Le féminisme dominant ne cherche pas à détruire les structures de pouvoir, il veut simplement y installer des femmes.
C'est une doctrine réformiste, née dans les salons de la haute société. Elle propose aux travailleuses de s'émanciper en devenant à leur tour directrices, magistrates, policières ou ministres.
En miroitant cette fausse égalité de privilèges, elle brise net la solidarité de classe nécessaire à l'insurrection.
La véritable solidarité de classe
Une ouvrière a tout en commun avec son camarade d’usine qui subit la même misère, le même patron et le même État écrasant.
En revanche, elle n'a absolument rien en commun avec la femme bourgeoise qui l'exploite, l'asservit ou vote les lois qui la précarisent.
En substituant la grille de lecture du « genre » à celle de la « classe », le féminisme désarme le prolétariat. Il pousse l’homme et la femme du peuple à se voir comme des adversaires.
Pourtant, ils sont les deux bras d'une même force révolutionnaire. Cette division est une aubaine pour les capitalistes. Tant que le peuple se déchire sur des questions sociétales, il ne prend pas les armes contre la banque et l'État.
Le piège de l’inversement des rôles
La grande erreur du féminisme moderne — et sa plus grande trahison envers la liberté — réside dans sa volonté d'inverser les rôles plutôt que d'abolir les statuts.
Pour un anarchiste bakouninien, le pouvoir est intrinsèquement corrupteur, quel que soit le sexe de celui qui l'exerce. Remplacer un patron par une patronne ou un gouvernant par une gouvernante ne fait que consolider l'édifice étatique.
Reproduire des mécanismes de domination au sein du foyer en inversant simplement la polarité de l'autorité ne libère personne.
La possession du pouvoir ou sa destruction
Le féminisme qui prône un inversement des rôles reste prisonnier des structures bourgeoises. Il ne détruit pas le principe d'autorité, il se dispute simplement sa possession.
Qu'une femme devienne chef d'État ou dirigeante d'une multinationale ne change rien à la condition de l'ouvrier ou de l'ouvrière qu'elle exploite au quotidien.
L'autorité féminine n'est pas plus douce ou plus juste que l'autorité masculine. Elle reste l'expression du même parasitisme social.
En cherchant à intégrer les femmes dans la hiérarchie plutôt qu'à raser la pyramide, ce féminisme croit à tort qu'on peut utiliser les outils de l'oppression pour libérer les individus.
Le mariage légal comme contrat de propriété
Pour Bakounine, l’émancipation de la femme exige une attaque frontale contre l'une des institutions les plus sacrées de la bourgeoisie : le mariage légal et religieux.
Le mariage n'est pas un acte d'amour. C'est un contrat de propriété validé par l'État et béni par l'Église. Il consacre juridiquement l'asservissement de la femme à l'homme et assure la transmission de la propriété privée d'une génération à l'autre.
La famille nucléaire obligatoire constitue la cellule de base de l'État, le laboratoire social où l'on apprend l'obéissance et la hiérarchie dès l'enfance.
Pour l'abolition de la famille juridique
Le féminisme libéral prétend réformer le mariage par des contrats ou des protections juridiques superflues.
L'anarchisme communiste, lui, exige sa destruction pure et simple. Bakounine préconisait l'abolition du droit d'héritage et la suppression définitive de la famille juridique.
L'union entre un homme et une femme doit être un acte absolument libre, fondé uniquement sur l'amour et le respect mutuel.
Cette union doit être dissoluble à la seule volonté des parties, sans que l'État ou la société n'aient le moindre mot à dire.
L'enfance libérée de la tyrannie
De même, l'éducation des enfants doit être arrachée à la tyrannie paternelle ou maternelle exclusive, tout comme à l'endoctrinement des écoles de l'État.
Les enfants n'appartiennent ni à leurs parents, ni à l'État : ils appartiennent à leur propre liberté future. Leur entretien et leur instruction doivent devenir la responsabilité collective de la société commune et fédérée.
Libérée des chaînes du mariage et de la dépendance économique, la femme n'aura plus besoin d'inverser les rôles de pouvoir au sein du foyer. Le foyer patriarcal aura tout simplement cessé d'exister.
L'impasse du combat réformiste
Vouloir réformer les rapports hommes-femmes sans abolir les classes est une impasse criminelle qui prolonge l'agonie du vieux monde.
Le féminisme bourgeois promet une libération au compte-gouttes et une simple redistribution des rôles de pouvoir, retardant la grande conflagration sociale.
Le communisme anarchiste appelle à la fin de cette trêve idéologique et de ces fausses luttes de pouvoir. Les femmes et les hommes du prolétariat doivent s'unir dans une même ligue de destruction créatrice.
La construction de la fédération libre
L'ennemi n'est pas le travailleur, mais le capitaliste. L'ennemi n'est pas le père de famille opprimé par son labeur, mais l'État qui protège les exploiteurs.
Ce n'est qu'en abattant toutes les structures de l'autorité — la propriété privée, la religion, le gouvernement, le mariage d'État et le principe même de domination hiérarchique — que nous sortirons de cette impasse.
Nous construirons alors, sur les cendres du monde bourgeois, une fédération de communes libres où l'égalité humaine sera enfin une réalité concrète.



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